Black Francis s’est auto-dissous lorsqu’il a démantelé les Pixies l’année précédente. Mais Charles Thompson ne tarde pas à se réinventer sous le nom de Frank Black, et c’est tout naturellement par un album éponyme qu’il se présente au monde. Frank Black s’ouvre sur un faux début : la guitare mélancolique et le synthétiseur ténu de "Los Angeles" laissent la place, après un bref silence, à un bon gros rythme rock. A-t-on lu "synthé" ? Oui, et mieux encore : des cuivres, sur l’irrésistible "Fu Manchu", qui est, personne ne l’aurait deviné… un hymne aux moustaches. Parfois déroutant ("Parry the Wind Hi-Low", qui déploie l’obsession ovni typique de cette période, avec ses changements de rythme casse-tête), souvent magnifique ("Places Named After Numbers", perfection pop), Frank Black se présente en tout cas armé d’un talent monstrueux et d’une évidente envie d’en remontrer à ceux qui ne lui pardonnent pas d’avoir tué les Pixies…
Teenager of the Year (1994)
Une explosion pop tous azimuts, une efflorescence créative que rien ne semble pouvoir étancher, un nirvâna pop-punk-rock qui touche à tout et transforme en or tout ce qu’il touche. Magnifiées par la guitare de Lyle Workman, les perles pop d’un Frank Black en surmultipliée s’enchaînent sans temps mort. Rien à jeter dans cet album gargantuesque, boulimique, unique. La doublette d’ouverture – "Whatever Happened To Pong?"/"Thalassocracy" –a laissé plus d’un auditeur sur le carreau à se demander ce qui venait de lui tomber dessus. Frank Black n’a peur de rien et se lâche complètement. Résultat : s’il existait une Pop Song Academy, ces 22 titres pourraient y constituer l’essentiel du programme obligatoire. Des mélodies à pleurer de bonheur comme s’il en pleuvait ("Speedy Marie", The Vanishing Spies", "Superabound", "Big Red"), des petites chansons punky toutes dents dehors ("Pong", "Bad, Wicked World") mais aussi des détours par des territoires moins explorés : ritournelle reggae avec "Fiddle Riddle", berceuse avec "Sir Rockaby"… On pourrait les citer toutes : il est absolument impossible de se lasser de cet album. C’est scientifiquement prouvé.
The Cult Of Ray (1996)
Changement de label pour Frank Black : la lune de miel avec 4AD, qui durait depuis les débuts discographiques des Pixies, n’a pas survécu à l’excessif Teenager… que certains ont vu à l’époque comme un suicide commercial. The Cult Of Ray (allusion à l’écrivain californien de science-fiction Ray Bradbury) marque de toute évidence le début d’un changement stylistique : on n’y retrouve pas l’exubérance joyeuse de son prédécesseur. Les compositions sont plus lourdes, plus franchement rock, à l’image d’une pochette aux ambiances noires et bleutées. Le morceau introductif (et single) "Men In Black", hymne électrifié à la paranoïa ufologique, montre que le père Black n’a pas pour autant perdu la main ; mais des titres comme "Punk Rock City", "The Creature Crawling" et surtout le lourdingue "Dance War" peinent à convaincre. Restent de vrais bijoux, en particulier "Jesus Was Right", des instrumentaux très réussis, et même une touchante ballade, "I Don’t Want To Hurt You (Every Single Time)".
Frank Black And The Catholics (1998)
Ca s’était à peine calmé, voilà que ça recommence : Frank Black est à nouveau obligé de prendre ses chansons sous le bras et de se trouver un nouveau label. American Recordings, qui avait publié The Cult Of Ray, a été absoulment horrifié par ce que Black et ses nouveaux acolytes – Rich Gilbert (guitare, claviers), Dave Phillips (guitare), Dave McCaffrey (basse) et Scott Boutier (batterie) – lui a proposé : un album de pur rock qui tache, entièrement enregistré sur deux-pistes, dans les conditions du live ! Aucune correction en studio, pas plus de deux, trois prises au maximum. "On avait enregistré des démos, racontera plus tard Frank Black, elles m’ont plu, j’ai décidé de les publier telles quelles." Plus qu’une provocation, une véritable démarche aritistique qui se poursuivra sur six albums. Si l’objet lui-même sent un peu le "fait à la maison" (c’est Mme Black qui s’occupe de la pochette), la musique ne déçoit pas. Brut de décoffrage, le rock des Catholics laisse malgré tout entrevoir à quel point Black est un compositeur surdoué. Poussez le volume à fond !
Pistolero (1999)
Pistolero est considéré par beaucoup comme l’album le plus faible de Frank Black, avec ou sans Catholics. Enregistré en live sur deux pistes comme son prédécesseur, dont il se démarque trop peu, il souffre de certaines compositions un peu hâtives : "I Switched You", "Bad Harmony", "Tiny Heart"… Pire, sur ces titres, on a souvent l’impression que Frank Black chante en pensant à autre chose. Il n’empêche que la pure énergie des Catholics fait avaler le morceau, d’autant plus que certaines chansons sont largement à la hauteur de la réputation du bonhomme : le conte spatial "Billy Radcliffe", "So. Bay", hymne destructuré à la jeunesse skate-punk de Charles Thompson, ou encore "Western Star" constituent des compositions marquantes qui mériteraient leur place dans un ensemble un peu plus digne d’elles…
Dog In The Sand (2001)
Et le miracle se produisit. Après l’incertain Pistolero, qui se serait attendu à ce tournant ? Le fait est qu’avec Dog In The Sand, Frank Black et les Catholics produisent un album tout simplement parfait. La progression musicale du groupe, qui ont passé les dernières années à tourner comme des forcenés, est phénoménale. Impossible de deviner que cet album a été enregistré dans les conditions du live : le nombre de musicien atteint sept ou huit sur certains morceaux, les compositions vont du pur rock’n’roll hymnique ("Robert Onion", un bonheur à chanter à tue-tête) à la ballade complexe et majestueuse : le magnifique "St. Francis Dam Disaster", tout simplement l’une des plus belles chansons enregistrées par Frank Black. Dog In The Sand est un album charnière dans la carrière de Black, non seulement parce qu’il témoigne de la maturité des Catholics en tant que groupe, mais aussi parce qu’il marque une franche orientation country-rock qui ne se démentira plus. On y note aussi la participation d’un certain Joey Santiago…
Black Letter Days (2002)
Devil’s workshop (2002)
Regonflé, Frank Black, toujours accompagné de ses Catholics, un an seulement après Dog In The Sand, publie pas moins de deux albums simultanément ! Fidèles au dogme Catholique (enregistrement en live sur deux pistes), Black Letter Days, Behemoth pléthorique et sinueux, et Devil’s Workshop, précis de rock’n’roll bref et sans bavure, sont en effet sortis le même jour. L’un et l’autres apportent leur lot de perles : le sautillant "San Antonio TX", l’hymne de bar "Whiskey In Your Shoes", le magnifique "His Kingly Cave", le poignant "California Bound", l’urgent "End Of Miles"… Notons aussi le retour du très énervé "Velvety", un titre que Black jouait déjà à l’époque des Pixies et auquel il s’est finalement décidé à ajouter des paroles. Aucun doute : Frank Black et ses Catholics ont atteint leur rythme de croisière. Il n’y a plus qu’à se verser un verre, à coller les deux albums dans la chaîne et à se laisser emporter…
Show Me Your Tears (2003)
Rien ne va plus pour Frank Black. A l’aube de la quarantaine, voilà qu’un divorce lui tombe dessus, il suit une thérapie et commence à fatiguer après cinq ans de tournées intensives avec les Catholics, peu lucratives et privées des conforts réservés aux protégés des majors (après un concert de Frank Black & the Catholics, ce sont les musiciens qui remettent le matos dans la remorque. Matos qui leur a d’ailleurs été volé en 2001, pour ne rien arranger…). En outre, on apprendra bien plus tard que la tournée 2003 des Catholics aura été marquée par les disputes entre Black et le reste du groupe, fatigué de ces conditions précaires et lassé de l’exigence, maintenue par leur patron, d’enregistrer en live…
Bref, c’est pas la grande forme.
Mais Charles Thompson est un artiste, et il va le prouver à nouveau en tirant de ses mésaventures l’un de ses plus beaux disques. Le titre dit tout : Show Me Your Tears est un album mélancolique, cathartique et confessionnel. Il est aussi magnifique. Une fois de plus, c’est ici un titre lent qui retient toute mon attention : le poignant "Everything Is New", qui met en parallèle des destins tragiques de musiciens (Hank Williams, Johnny Horton, Chet Baker) sur fond de piano et de slide. Mais Show Me Your Tears aligne aussi des hymnes blues-rock à la Femme ("Nadine") et au vin ("New House Of The Pope"), des gueulantes à reprendre en chœur au pub ("When Will Happiness Find Me Again?", "Horrible Day"), de nouveaux spécimens de ces miniatures pop-rock qui ont valu à Frank d’être comparé à Neil Young ("Coastline")… et surtout un coup de folie qui rappelle que Black est aussi le gars qui, presque dix ans avant, nous avait balancé Teenager Of The Year : le déluré "Massif Centrale" (sic !).
Un album à chérir.
Honeycomb (2005)
Album chroniqué ici.
Signalons aussi qu’il existe une compilation de B-sides (Oddballs, 2000) qui vaut plutôt le détour… si on parvient à la dénicher, et un enregistrement d’une Black Session (période Cult Of Ray) qui contient notamment un titre rare et fort sympathique, "The Jacques Tati".
Je n'ai pas inclus Frank Black Francis (2004) qui me semble plutôt avoir sa place dans une discographie des Pixies.












