
Television Personalities
Peu de groupes anglais peuvent se vanter d'avoir eu une carrière aussi longue et erratique que les TV Personalities, et d'avoir abordé autant de styles avec désinvolture. Un certain côté inquiétant et dérangeant mine parfois leur musique, étrange melting-pot mélangeant pop sixties, psychédélisme et post-punk, mais on comprend mieux si on se penche un peu sur l'historique du groupe:
Tout commence en 1976 quand Dan Treacy, fan de groupes obscurs des années 60, décide de se lancer dans la musique. Après avoir été à un concert punk qu'il trouve "trop violent", il décide qu'il peut faire mieux. Il ne sait pas qu'il vient de sceller son destin, qui le mènera pendant plus de vingt ans chaotiques à la tête du groupe précurseur qui inspirera et influencera directement les Pastels, les Jesus & Mary Chain puis Pavement...
En 1977 sort leur premier single, "14th Floor", tout de suite acclamé par notre regretté John Peel, qui a eu le nez fin sur le coup, car son écoute de nos jours n'incite guère qu'à un sourire gêné, voire un rejet profond: jugez-donc, une voix limite-limite posée sur un hymne punkoïde se moquant des punks, avec une guitare désaccordée, un bassiste à la rame et un batteur nullissime!!!
Ce ne sera qu'en 1980 que le groupe (Dan Treacy et Mark Sheppard), après avoir beaucoup progressé, retrouvera un line-up fixe avec l'arrivée de Ed Ball (futur leader génial de The Times) à la basse, au chant et à l'orgue et Joe Foster à la guitare.
C'est alors que sort "And don't the kids just love it" (1980)

1. This angry silence
2. Glittering Prizes
3. World of Pauline
4. A Family Affair
5. Silly Girl
6. Diary of a Young Man
7. Geoffrey Ingram
8. I Know Where Syd Barrett Lives
9. Jackanory Stories
10. Parties in Chelsea
11. Grande Illusion
12. Picture of Dorian Gray
13. Crying Room
14. Look Back in Anger
La pochette, représentant le fameux John Steed, donne tout de suite le ton: c'est bien vers le swinging London des années 60 qu'on va lorgner. Mais pas vers les blues rock graisseux, non. C'est bien du côté de Syd Barrett (comme le proclame la chanson "I know where Syd Barrett lives") et du psychédélisme que le groupe regarde. D'une façon rude et avec une économie de moyens incroyable pour l'époque, Dan Treacy nous invite enfin dans son monde, après avoir côtoyé les joyeuseries punkoïdes sur de nombreux singles improbables et auto-produits. La première impression est: "heuuuuu, c'est un peu bizarre par ici!" L'histoire nous montrera qu'on tient là l'album déclencheur de toute une génération d'artistes lo-fi, mais aussi le détonateur qui mettra le feu aux poudres du mouvement C86 quelques années plus tard avec notamment le Wedding Present. Tout y est: les craquements, le souffle, les prises en une fois avec un micro, l'efficacité et les mélodies... Mais le fond se craquèle vite et on sent une profonde dépression se profiler derrière les chansons, de la peur de l'aliénation ("I know where Syd Barrett lives") au monologue inquiétant de "Diary of a young man", on sent que Dan Treacy n'est pas un garçon très, très stable. Si ce disque a pu paraître amateur en 1981, au moment de sa sortie, son impact extrême est évident aujourd'hui.
Dans la foulée (1981) sort Mummy you're not watching me
lien amazon
1. Adventure Playground
2. Day in Heaven
3. Scream Quietly
4. Mummy Your Not Watching Me
5. Brian's Magic Car
6. Where the Rainbow Ends
7. David Hockney's Diaries
8. Painting by Numbers
9. Lichtenstein Painting
10. Magnificient Dreams
11. If I Could Write Poetry
dont la pochette est un improbable collage mélangeant des livres de Kerouac, un gros bébé, Brian Jones, un singe en chapeau melon, les Who, le terme "Pop Art"...
On y voit le son du groupe s'étoffer et dévier vers une pop psychédélique beaucoup plus sombre, grâce à l'emploi de claviers et d'effets de guitare multiples. C'est un album de transition mené par l'extraordinaire "David Hockney's Diary", pièce maîtresse psychédélique du groupe.
En 1982 sort un album terrible, They Could have been bigger than the Beatles. Ce sera aussi l'année du premier split du groupe.

1. Three Wishes
2. David Hockney's Diary
3. In a Perfumed Garden
4. Flowers for Abigail
5. King and Country
6. Boy in the Paisley Shirt
7. Games for Boys
8. Painter Man
9. Psychedelic Holiday
10. 14th Floor
11. Sooty's Disco Party
12. Makin' Time
13. When Emily Cries
14. Glittering Prizes
15. Anxiety Block
16. Mysterious Ways
Le premier titre, "Three Wishes", donne le ton. Ed Ball aux commandes, ce sublime morceau balancé par la batterie puissante de Mark Sheppard préfigure ce que seront les splendides morceaux de The Times quelques années plus tard. Effectivement, Ed quitte le groupe "temporairement" pour se consacrer à un side-project, The Times. Il ne reviendra jamais. Cet album est donc une collection de raretés, démos potentielles, réenregistrements d'anciens morceaux, etc... enfin, tout ce qui restait à Dan après le départ d'Ed Ball. On s'attend à un disque assez chaotique et décevant, et c'est le contraire qui se produit. Le titre, déjà, est à la hauteur de la déception de Dan Treacy, qui avait placé de grands espoirs dans la collaboration avec Ed. La pochette, ensuite, présagerait une enfoncée dans les méandres psyché-sixties, mais il n'en est rien. "David Hockney's Diaries" est encore amélioré dans cette nouvelle version très pop et pleine de panache, "In a perfumed garden" rappelle une fois de plus Syd Barrett et deux "quasi-reprises" de The Creation, "Painter Man" et "Making Time" donnent une note enthousiaste à l'ensemble. Prévu comme un testament, on a finalement ici un bon album, et certainement pas la fin du groupe. Et ce "Mysterious ways" final...
En 1984 le groupe réapparait, constitué cette fois-ci de Dan Treacy, Joe Foster et Mark Sheppard, avec deux nouvelles recrues, Mark Flunder qui remplace Ed Ball, et Dave Musker qui prend la place de Mark qui part pendant l'enregistrement.
Un album finit (après une difficile gestation) par sortir. C'est The Painted World.

1. Stop and smell the roses
2. The Painted World
3. A life of her own
4. Bright sunny smiles
5. Mentioned in dispatches
6. A sense in belonging
7. Say you won't cry
8. The painted world II
9. Someone to share my life with
10. You'll have to scream louder
11. Happy all the time
12. The Girl who had everything
13. Paradise Estate
14. Back to Vietnam
La pochette originale représentait une petite fleur-bonhomme à grand sourire avec des oiseaux et un soleil en noir sur fond gris. Certaines chansons ont des titres gais. C'était un leurre. L'album est plus sérieux, mieux produit, plus sombre, plus noir ("Someone to share my life with") ... La maladie mentale commence à miner Dan Treacy, et le groupe entrera alors dans une longue léthargie.
Je ne peux pas parler beaucoup de Privilege, l'album de 1989, car je ne l'ai jamais entendu.

1. Paradise Is for the Blessed
2. Good and Fairthful Servant
3. Conscience Tells Me Know
4. My Hedonistic Tendencies
5. All My Dreams Are Dead
6. Salvador Dali's Garden Party
7. Man Who Paints the Rainbows
8. What If It's Raining?
9. Sad Mona Lisa
10. Engine Driver Song
11. Sometimes I Think You Know Me Better Than I Know Myself
12. Privilege
13. Room at the Top of the Stairs
14. This Time There's No Happy Ending
15. Part One: Fulfilling the Contractual Obligations
C'est une période très sombre pour Dan Treacy qui signe là, paraît-il, son album le plus glauque du moment.
Suivront des monuments de froideur... chaque album sera plus désenchanté que le précédent, car Dan va mal, de plus en plus mal, mais on ne sait pas encore quel est son problème. Un souci de drogues et de dépression, en tous cas, c'est sûr.
D'abord Closer to God en 1992, le plus accessible des albums des TVPs à ce jour

1. You Don't Know How Lucky You Are
2. Hard Luck Story Number 39
3. Little Works of Art
4. Razor Blades & Lemonade
5. Coming Home Soon
6. Me and My Big Ideas
7. Honey for the Bears
8. I See Myself in You
9. Goodnight Mr. Spaceman
10. My Very First Nervous Breakdown
11. We Will Be Your Gurus
12. You Are Special and You Always Will Be
13. Not for the Likes of Us
14. You're Younger Than You Know
15. Very Dark Today
16. I Hope You Have a Nice Day
17. This Heart's Not Made of Stone
18. Baby, You're Only as Good as You Should Be
19. Closer to God
puis le single Do you think if you were beautiful you'd be happy? en 1995...

1. He Used to Paint in Colours
2. Who Will Be Your Prince?
3. Do You Think If You Were Beautiful You'd Be Happy?
4. I Suppose You Think It's Funny
et I was a mod before you was a mod en 1995, qui est en fait un album solo de Dan Treacy qui fait froid dans le dos...
En 1998 sort Don't Cry Baby it's only a movie.
et c'est la tragédie totale

1. Love Changes Everything
2. TV on in Bed
3. Pablo Picasso
4. Darkside
5. Don't Cry Baby It's Only a Movie
6. Sorry to Embarass You
7. Jennifer, Julie and Josephine
8. My Very First Nervous Breakdown
9. Godstar
10. Isn't It a Pity?
Cliniquement, Dan Treacy est déclaré définitivement perdu. Il souffre d'une schizophrénie totale et irrémédiable. Cet album est en fait une compilation de morceaux provenant des sessions de "I was a mod..." et de sessions radio éparses. Cet album est dur à écouter car on se rend alors compte rétrospectivement de la maladie rongeante et galopante qui a miné et noirci un peu plus chaque album des TVPs au fur et à mesure que le temps passait. Sept titres sur dix sont des reprises, et de nombreux titres ne contiennent que Dan, une guitare, et une boîte à rythmes. Le résultat peut être traumatisant. Un peu comme si, sur certains titres, Treacy était terrifié. Comme si il savait que quelque chose allait mal mais qu'il ne pouvait rien y faire. Un peu comme si l'horreur l'envahissait devant cet autre qui le dominait de plus en plus. Témoin le titre de cette dernière reprise de George Harrison, "Isn't it a pity?"
Après cela, il n'y aura plus rien. Rien que la folie profonde. Rien que la schizophrénie absolue. Dan Treacy a disparu en 1998. Personne ne sait où il est. Une enquête a été ouverte, mais n'a rien donné. Dan Treacy, définitivement et sauvagement schizophrène, s'est volatilisé suite à de graves problèmes de dépression et de drogue. Nul ne sait s'il est encore vivant aujourd'hui.
On peut se consoler avec deux compilations notables: Yes Darling, but is this art? qui retrace la carrière du groupe de 1978 à 1995 en ne proposant que des versions inédites de chaque morceau inclus (dont des versions absolument fabuleuses de "Three Wishes", "Arthur the Gardener" et "I know where Syd Barrett lives"), et l'excellent Fashion Conscious (The Little Teddy Years) sorti en 2002, qui regroupe les 21 titres sortis entre 1993 et 1997 sur le petit label allemand, tous inédits et bénéficient d'une production impeccable. A noter sur cette sélection une superbe reprise de "I'm not like everybody else" des Kinks, une magnifique version du "I've been down so long it looks like up to me" de Lee Hazlewood, et une poignante reprise de la chanson du compagnon d'infortune psychatrique de Dan, "Honey I sure miss you" de Daniel Johnston. Les morceaux signés du groupe sont également excellents.
Dan Treacy savait peut-être où habite Syd Barrett, mais nous ne savons pas où est Dan... peut-être en compagnie de Richey James, qui sait?












