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Sujets que j'ai initiés

[CHRONIQUE] Spain - Mandala Brush

16 October 2018 - 16:15

1. Maya in the Summer Voir la vidéo Spain - Maya in the Summer
2. Sugarkane
3. [Rooster † Cogburn]
4. You Bring Me Up
5. Tangerine
6. पवित्र [Holly]
7. Folkestone, Kent
8. Laurel, Clementine
9. God Is Love
10. The Coming of the Lord
11. Amorphous


Spain - Mandala Brush

Après The Soul of Spain, partagé entre hymnes électriques et ballades plus introspectives, et la mélancolie alt-country de Carolina, c'est du côté de la mystique et du psychédélisme que vient fureter cette nouvelle réussite du groupe de Josh Haden, fidèle à son titre et au fameux symbole bouddhiste de l'univers, le mandala, qui orne sa pochette.

Une spiritualité que le groupe n'a jamais reniée depuis les spirituals affligés et feutrés de son chef-d'œuvre inaugural The Blue Moods of Spain, et qui n'hésite pas ici à célébrer le retour du Seigneur pour tester nos nations corrompues au son d'une americana aux cuivres mariachi (The Coming of the Lord). Entre deux bijoux d'alt-country chorale faisant la part belle aux backing vocals de ses sœurs Petra et Tanya (You Bring Me Up et sa coda gospel, ou le sublime Laurel, Clementine), un classique instantané de folk jazzy aux émotions à fleur de peau (Folkestone, Kent) et un hymne plus pop et dispensable (Sugarkane), on pourrait croire sur le papier que Spain est rentré dans le rang, se reposant élégamment sur ses lauriers comme au tournant des années 2000, avec des chansons certes plus inspirées qu'à cette période de transition avant séparation mais sans audace ni prise de risque. Il n'en est rien.

On entend en effet sur ce nouvel opus des jams folk-rock opiacés aux allures de western halluciné (Maya in the Summer), du pur rock psyché versant atmosphérique élevé à Can et au Pink Floyd des origines ([Rooster † Cogburn] et son incandescent final guitare/orgue/batterie) ou encore une complainte acoustique au fingerpicking délicat où l'accordéon lancinant de Mike Bolger et les cordes poignantes des deux sœurs font merveille (Holly). Autant de morceaux qui trouvent leur place dans le grand tout de ce Mandala Brush avec une sorte d'harmonieuse asymétrie déjouant la perfection annoncée par la géométrie du mandala, une figure qui semble ici dédiée à la féminité et plus largement à la vie, comme en témoigne en son centre le symbole de vénus.


Mais la pièce maîtresse de ce nouvel opus est autrement plus surprenante encore. Du haut de ses 15 minutes mystiques et sinueuses, GOD Is Love fait fi de la voix suave de l'Américain pour laisser place aux circonvolutions d'une flûte orientale, le mizmar, et au violon nébuleux de Petra Haden sur fond de batterie tantôt chamanique ou carrément free jazz, de basse tâtonnante et de guitare acoustique méditative. De son ouverture arabisante à son final aux chœurs opératiques et aux vents habités, ce titre évoque dans l'esprit le meilleur d'Everything Sacred, première sortie du trio Yorkston/Thorne/Khan, et pourrait être le chef-d'œuvre du disque, si ce n'était pour son final Amorphous, sans doute l'errance folk-jazz la plus terrassante et abstraite à la fois entendue depuis la grande époque de Tim Buckley. Ce coup-ci, les vocalises plaintives de Josh, capiteuses et tourmentées, sont pour beaucoup dans le désespoir que véhicule ce titre percussif et psychotrope à souhait, comme sur le plus cadré mais tout aussi libertaire et hypnotique Tangerine, au crescendo foisonnant digne de Van Morrison.


Vous l'aurez compris, depuis sa reformation en 2007, le groupe californien n'en finit plus de se réinventer tout en restant fidèle à ses thématiques de prédilection et à un songwriting racé aux sentiments exacerbés... l'équilibre des plus grands, ce dont les Parisiens auront la chance d'attester au Point Éphémère demain soir pour une date unique en France.

Chronique du : 16/10/2018 - par RabbitInYourHeadlights
pour indierockmag.com


[CHRONIQUE] PILES - Una Volta

14 October 2018 - 17:52

1. Drones And Piles
2. Decay
3. Ulrik
4. Mort Aux Cons
5. Kraut And Piles
6. Materials In US
7. Chambre D'Echo
8. Marie


PILES - Una Volta

Les disques monomaniaques basés sur l'utilisation d'un seul instrument peuvent se révéler pénibles à la longue. Ce n'est absolument pas le cas d'Una Volta, premier album de PILES qui montre qu'une batterie a beaucoup plus de choses à dire et à exprimer que son proverbial tchak-poum ne le laisse penser.

Drôle de groupe. Drôle de disque. PILES réunit trois batteurs, Guigou Chenevier (d'Etron Fou Leloublan et Volapük entre autres), Anthony Laguerre (de Filiamotsa et Club Cactus dont on devrait très vite reparler) et Michel Deltruc (lui aussi impliqué dans nombre de projets depuis un bon paquet d'années). PILES est le dernier avatar des expérimentations débutées par Guigou Chenevier entre 1985 et 2000 avec Les Batteries, trio de batteurs qui le voyait s'acoquiner alors avec Charles Hayward et Rick Brown dans le but d'écrire « des petites pièces pour batterie » et montrer ainsi que manier les baguettes n'empêchait nullement d'être aussi compositeur et mélodiste. Alors évidemment, comme on pouvait s'y attendre, Una Volta se montre extrêmement percussif. Là où le disque devient passionnant, c'est que PILES va se charger de nuancer cet adjectif que l'on est obligé d'accoler à sa musique. C'est percussif mais percussif de plein de façons différentes. Suivant l'enchevêtrement de chacun avec les deux autres, ça sera plutôt tribal, plutôt ténu, plutôt explosif voire carrément muet. Alors que l'on pouvait craindre au départ une musique par trop monocorde et monolithique étant donnée la contrainte qui la fait naître (trois batteurs et souvent, autant de batteries), on se retrouve avec un disque qui échafaude des morceaux vraiment variés. Alors c'est vrai qu'une guitare et quelques claviers (le tout manipulé par Anthony Laguerre) viennent rehausser l'écorché mais pour le reste, ce ne sont que roulements de tambours et cymbales sur plus de quarante minutes et c'est à peu près tout. Pourtant, on s'y laisse prendre facilement. C'est évidemment très sec et abstrait mais c'est aussi étrangement foisonnant dans les émotions que ça procure.

Explorant les chemins de traverse reliant ce que la batterie peut avoir de plus conventionnel avec ce qui l'est beaucoup moins, Una Volta se balade en permanence entre explorations kraut, hypnoses tribales, désolation industrielle, drone, répétitions et improvisations intenses. Tout du long, on navigue à vue. Les atmosphères se succèdent, chaque morceau se différencie drastiquement de ceux qui suivent ou précèdent et alors qu'on pourrait être facilement perdu, on est accroché par la vibration singulière de l'ensemble. Une vibration qui, dans le cas présent, se transforme en souffle emportant avec lui toutes les résistances. C'est très exploratoire mais jamais abscons, même dans les moments les plus arides, PILES réussit toujours à surprendre en faisant quelque chose d'inattendu au moment où l'on s'y attend le moins. Après un Drones And Piles introductif et prenant (présenté comme la treizième version d'un morceau dont les douze premières apparaissaient sur Le Batteur Est Le Meilleur Ami Des Musiciens du même Guigou Chenevier en 2003), Decay et Ulrik apparaissent étrangement gémellaires et alors que l'on se dit que l'écoute va être fastidieuse et que l'on se prépare à refréner les premiers bâillements, déboule Mort Aux Cons et son pedigree punk-noise inattendu. Ensuite, la porte est ouverte et c'est parti pour le contre-pied permanent. Les très belles enluminures kosmische du parfaitement nommé Kraut And Piles se diluent dans l'aridité de Materials In US, neuf minutes d'extraits sonores entrecoupés de drones énigmatiques dynamitées sur la fin par une batterie furibarde. Idem sur Chambre D'Echo mais à l'envers. Cette fois-ci, c'est un charmant tintinnabulement qui vient rompre la rigidité des tambours. L'ultime Marie fait quant à lui résonner les cymbales. C'est presque imperceptible mais c'est surtout très beau et lorsque le disque est depuis longtemps achevé, on jurerait les entendre résonner encore.


On l'aura compris, sur Una Volta, le rythme et la pulsation sont roi et reine mais l'un et l'autre en prennent aussi plein la gueule au sein de compositions très maîtrisées. Le disque en lui-même est déjà une incontestable réussite mais l'objet aussi est particulièrement soigné. Empaqueté dans une pochette en papier vitrail très élégante, le CD s'accompagne d'un beau livret où s'entremêlent paraboles radio, typographies très graphiques (de Morgan Enos), images tirées de la vidéo de Drones And Piles élaborée par Bas Mantel. C'est tout à la fois noir, blanc et gris et ça permet de prolonger avec les yeux ce que les oreilles perçoivent. Una Volta se révèle ainsi être un album joliment prenant dans toutes ses dimensions.

Brillant.

Chronique du : 14/10/2018 - par leoluce
pour indierockmag.com


[CHRONIQUE] G Y D A - Evolution

12 October 2018 - 23:17

1. Rock
2. Nothing More
3. Unborn
4. Sons & Daughters
5. Strange Attractor
6. Moonchild Voir la vidéo G Y D A - Moonchild
7. Kind Human
8. Í Annarri Vídd
9. Imago


G Y D A - Evolution

Attendu depuis des semaines dans les couloirs virtuels de la rédaction d'IRM, ce nouvel album de Gyða Valtýsdóttir, son premier sous le nom de G Y D A, en met déjà plus d'un en émoi dans l'équipe et au moins deux ou trois d'accord sur son statut de merveille absolue de cette rentrée, pour preuve cette chronique à quatre mains.

Comme son titre le laisse supposer et à l'image de sa cover à même la chair, l'évolution dans ce que le concept a de plus naturel a présidé à la naissance de ce nouvel opus à fleur de peau de l'ancienne vocaliste de múm, co-produit par Alex Somers qui contribue très certainement à lui donner cette ampleur évanescente que l'on connaît à son projet Riceboy Sleeps (avec Jónsi de Sigur Rós). "A chaque fois que je sentais la moindre résistance, je laissais l'album me guider dans d'autres directions", dit ainsi Gyða à propos de ce disque somatique et aérien où les instruments s'engagent dans un ballet gracile mais un brin écorché aussi, au-dessus duquel plane son timbre unique, porteur d'une sensation d'intimité poignante comme jamais, et quelques harmonies vocales de cathédrale à ciel ouvert (cf. l'intro du capiteux Unborn). "L'oeuvre n'a pas écouté mes suggestions d'être un peu plus comme ceci ou comme cela. En fin de compte, elle a décidé de son propre chemin et c'était vraiment stimulant de simplement s'abandonner à ses exigences."

Toujours accompagnée de son instrument fétiche, ce violoncelle dont les arabesques aux allures d'aurore boréale illuminent notamment un Nothing More marqué par les influences classiques contemporaines de sa précédente sortie Epicycle, l'Islandaise nous entraîne dans cet univers onirique et lunaire dont elle a le secret dès le morceau d'ouverture Rock, où, comme toujours avec elle, la délicatesse est le maître-mot mais une délicatesse tourmentée par des drones de crins lancinants, tandis que ses vocalises susurrées telles la brise des paroles soufflent leur petit air à la fois mélancolique et rassurant entre deux volutes de cordes plaintives dans un océan de demi-silence plus introspectif que pesant.


Entre dépouillement et envolées lyriques, guitare acoustique vaporeuse (le sensuel Unborn) et percussions ou claviers désarticulés (en ouverture de Nothing More), des bourdonnements et dissonances discrets de l'inquiétant Sons & Daughters aux incantations baroques d'un Kind Human à la tension palpable en passant par les orchestrations austères et hantées de l'instrumental Strange Attractor, Evolution confirme ainsi la beauté dévoilée par ses deux premiers extraits, la douce complainte paganiste Í Annarri Vídd au chant particulièrement envoûtant et la sérénade folk du pastoral Moonchild en vidéo ci-dessous :


Une grâce empreinte de gravité qui culmine sur la symphonie nomade du final Imago et ne donne qu'une envie, se plonger à nouveau dans cette oasis musicale à nulle autre pareille, incarnation des sentiments ambivalents qui nous étreignent en ce début d'automne lorsque le flétrissement se pare de couleurs chaudes et que l'arrivée du froid devient paradoxalement synonyme de réconfort dans le sanctuaire du foyer.


Chronique du : 12/10/2018 - par RabbitInYourHeadlights spydermonkey
pour indierockmag.com


[CHRONIQUE] Elysian Fields - Pink Air

07 October 2018 - 21:29

1. Storm Cellar Voir la vidéo Elysian Fields - Storm Cellar
2. Star Sheen
3. Beyond the Horizon
4. Tidal Wave
5. Karen 25 Voir la vidéo Elysian Fields - Karen 25
6. Start In Light
7. Philistine Jackknife
8. Dispossessed
9. Household Gods
10. Knights of the White Carnation
11. Time Capsule


Elysian Fields - Pink Air

Retour habité, assuré, inspiré pour Jennifer Charles et Oren Bloedow avec leur meilleur disque des années 2010, leur plus rugueux aussi tout en restant subtil, mélancolique et enivrant, un futur classique pour les New-Yorkais et déjà l'une des collections de chansons les plus attachantes du cru 2018.

Elysian Fields suit un chemin discographique pour le moins sinueux depuis quelques années, avec pour seul point d'ancrage cette voix d'exception, celle bien sûr de la fatale Jennifer Charles qui sinueuse ou non fait toujours son petit effet sur les cœurs sensibles aux timbres suaves et à l'ambivalence des amours interdits, comme celui par exemple des personnages du film d'Hitchcock To Catch A Thief auquel fait référence ce titre fabuleux qu'elle interprétait, entre deux duos avec l'inimitable Mike Patton, pour le projet Lovage de Dan The Automator il y a 17 ans déjà.

Versant sinueux, on a par exemple le délicieusement alambiqué Turn Me On, extrait du dernier chef-d'œuvre intense et capiteux en date des New-Yorkais, plus jazzy et feutrés que jamais sur cet album de 2009 aux ambiances pétries de mystère et aux mélodies volontiers troublantes. Nettement moins sinueux par contre sont les deux opus qui suivirent, Last Night On Earth et For House Cats And Sea Fans, le premier tombant trop souvent dans la facilité tandis que le second, en dépit du très beau Madeleine et d'une délicatesse bienvenue lorgnant à nouveau sur le jazz, peinait à remonter la pente d'un easy listening sans audace ni ambiguïté.

Heureusement, l'excellent Ghosts of No entre dream-pop et folk fantomatique s'était chargé il y deux ans de rectifier le tir et c'est un duo au sommet de sa forme que l'on retrouve aujourd'hui sur Pink Air, avec un nouveau pied de nez aux attentes des fans de la première heure puisqu'à l'opposé de son intitulé rose bonbon, c'est peut-être bien leur album le plus rock, ou du moins le plus électrique depuis l'inaugural Bleed Your Cellar, que livrent chez Microcultures le guitariste Oren Bloedow, sa muse et leur sextette du moment - lequel compte toujours le batteur Matt Johnson et le claviériste Thomas Bartlett croisés sur l'opus précédent, rejoints par un certain Jonno Linden à la basse et le jazzeux Simon Sheldon Hanes (Tredici Bacci, Guerilla Toss) à la guitare additionnelle.

Bleed Your Cellar, un premier LP de 22 ans d'âge auquel fait forcément penser le titre du morceau d'ouverture et premier single Storm Cellar, hymne rugueux associant gros riffs, dissonances discrètes et tension du piano, une porte d'entrée idéale sur un disque où le chant de Jennifer troque un peu de sa sensualité pour un aplomb voire une morgue de rockeuse revenue de tout :


Cette défiance fait plaisir à entendre, autant que l'élasticité des influences du groupe qui fait feu de tout bois, du shoegaze teinté de britpop de Star Sheen au blues-rock martial et un brin "folklo du bayou" mais complètement habité d'un Knights Of The White Carnation qui flirte sans complexe avec les riffs à 12 doigts du hard rock et les derniers PJ Harvey, en passant par un Tidal Wave presque disco-rock et pourtant irrésistible de classe désinvolte et abrupte, ou l'indie 90s post-Pixies du parfait Dispossessed, refrain désabusé et guitares déglinguées comme il faut.

Pour autant, ce retour de flamme de la cinquantaine approchante (et même bien entamée pour Oren), loin de raboter par les décibels la personnalité des ex pensionnaires de Tzadik, leur permet au contraire de revenir à l'essence de ce qui fit leur charme sombre et singulier en le débarrassant de toute affèterie superflue, à l'image de l'envoûtant Beyond the Horizon renouant avec le "noir rock" onirique et cuivré du superbe Bum Raps & Love Taps, ou de l'absolument merveilleux Karen 25, ode psychotrope autant que psychotique à nos identités délitées, entre effluves dream pop et arêtes saillantes, que des refrains de toute beauté viennent sublimer de leur mélancolie paradoxalement apaisante, une manière qui les voit quelque part rejoindre Mazzy Star dans cette économie de moyens centrée sur un songwriting inspiré et un chant enivrant sur lesquels le temps n'a plus d'ascendant (Start In Light).


Une capsule temporelle en somme mais pas du genre à se regarder le nombril, à célébrer la nostalgie d'une époque révolue du "c'était mieux avant" ou à s'arrêter d'avancer à la satisfaction d'un cahier des charges bien rempli. D'ailleurs, comme les Américains nous y nous avaient habitués - notamment sur le sus-nommé Bum Raps & Love Taps - c'est en toute fin d'album que deux autres joyaux viennent nous achever comme des banderilles en plein cœur, ce désespéré Household Gods tout d'abord, complainte magnétique aux guitares bluesy caressées avec une infinie tristesse, et le final Time Capsule donc avec son combo crève-cœur piano/batterie/guitare acoustique et ses histoires de futur demeuré à l'état de rêve d'enfant. Une dernière poignée d'arpèges au spleen malaisant et puis s'en va, Elysian Fields a retrouvé le chemin du royaume des dieux sans passer par le repos du guerrier et on se réjouit d'avance de leur tournée de cet automne qui fera notamment escale le 1er novembre à la Maroquinerie de Paris (toutes les autres dates ici).



Chronique du : 29/09/2018 - par RabbitInYourHeadlights
pour indierockmag.com


[CHRONIQUE] Giulio Aldinucci - Disappearing In A Mirror

07 October 2018 - 21:29

1. The Eternal Transition
2. Jammed Symbols
3. Notturno Toscano
4. Aphasic Semiotics
5. The Tree of Cryptography
6. The Burning Alphabet
7. Mute Serenade


Giulio Aldinucci - Disappearing In A Mirror

Le successeur du magnifique Borders and Ruins de l'an passé dont on parlait ici surpasse encore en beauté comme en intensité ses élégies de fin des temps, rehaussées de cordes poignantes (The Eternal Transition), de chapes de basses fréquences et de drones orageux (Jammed Symbols) ou encore de glitchs en apnée (The Burning Alphabet) sur cette seconde sortie de l'Italien pour le label expérimental d'outre-Rhin Karlrecords.

Celui qui avait participé au tout premier volet de notre hommage à la série Twin Peaks avec les radiations oniriques et déstructurées du superbe In a Demagnetized VHS, continue de méditer sur l'impermanence de l'humain en rapport avec son environnement, de ses concepts géographiques les plus instables et clivants (les frontières sur l'opus précédent et leurs conséquences désastreuses sur l'harmonie des peuples) à la façon dont ses rites et croyances influencent son cadre de vie sur Spazio Sacro ou l'obsédant The Procession (distant motionless shores), moitié de cet excellent split avec le Néerlandais Martijn Comes paru le mois dernier, en passant par la dimension presque métaphysique de l'écosystème sonore qu'il se crée sans le vouloir (Agoraphonia et Reframing, tous deux en compagnie de son compatriote Francesco Giannico) ou encore les dérèglements voire même les catastrophes sociales et naturelles qu'il provoque (Segmenti, au côté de Francis M. Gri) et les traces qu'elles laissent sur nos psychés meurtries (Consequence Shadows, avec Ian Hawgood).

Autant d'œuvres irriguées par la notion de sacré et ses incarnations musicales séculaires, des chœurs liturgiques plus présents que jamais sur ce Disappearing In A Mirror qui s'intéresse cette fois plus particulièrement à la fluidité de notre notion d'identité, transcrivant les ambiguïtés qui coexistent en nous par la collision de sa tectonique de textures ténébreuses avec le même genre d'oraisons chorales qui habitaient déjà de leurs plaintes lancinantes les instrumentaux de l'opus précédent, et par moments avec les arrangements du violoncelliste Alexander Vatagin qui a également mastérisé l'objet, un savoir-faire d'ingé son qu'il avait d'ailleurs mis au service d'un des volets les plus sombres et atmosphériques de notre sus-nommée compil IRMxTP l'an passé.


"Il s'agit d'une réflexion sur notre situation actuelle de changement et de perturbation" nous explique Giulio Aldinucci, "et en même temps, c'est une plongée dans l'âme intemporelle de l'homme et ses paysages musicaux intérieurs". Une œuvre ambitieuse donc mais à l'impact avant tout émotionnel et viscéral, avec ses tempêtes orchestrales d'éternelle crise existentielle (The Eternal Transition, où Alexander Vatagin alterne au second plan nappes lyriques, crissements fantomatiques et picking dissonant), ses apocalyptiques complaintes de cathédrale en proie à la tourmente des éléments (Jammed Symbols) et ses communions des esprits par-delà les barrières culturelles et les codes du langage (Aphasic Semiotics), mais également ses purgatoires ambient plus erratiques (le percussif et magnétique Notturno Toscano) pour une civilisation sur le déclin (The Burning Alphabet et ses chœurs en déréliction) qui finira bien par se perdre dans les limbes de l'incommunicabilité à force de dresser des murs, métaphoriques ou littéraux, entre les êtres comme entre soi-même et ses idéaux (Mute Serenade).

De déluge dronesque proprement terrassant, The Tree Of Cryptography se mue ainsi en rêverie liquéfiée et incarne à la perfection l'ambivalence d'un disque pour lequel spiritualité se conjugue avec subconscient, et rédemption avec la purge métaphysique qu'infligent les bourrasques de crépitements et autres grondements abrasifs à notre humanité souillée.

Douloureusement beau.

Chronique du : 27/09/2018 - par RabbitInYourHeadlights
pour indierockmag.com